Esprit de la forge

Forgeron au 21eme siècle.

"Quoi de plus anachronique qu’un forgeron d’armes à l’aube du troisième millénaire?"

Aujourd’hui alors qu'une lame en tant qu’arme est devenue à peu près aussi opportune que le cheval comme moyen de transport et en tant qu’outil, aussi remplaçable que n’importe quel bien de consommation bon marché, quelle place peut donc bien revendiquer un artisan dont le métier est de fabriquer à l’unité des objets devenus aussi pragmatiquement inutiles.

Je ne connais pas un forgeron qui n’ait pas, à un moment de son cheminement, eut à répondre à de telles interrogations, que celles-ci viennent de lui-même ou d’une tierce personne. Que chacun trouve ses propres réponses, car cela fait partie intégrante de l’exercice d’un métier que de savoir se positionner par rapport à ses semblables. Pour ma part, si j’ai choisi de faire partager ma propre réflexion sur le sujet, c’est bien plus dans un but de compréhension réciproque que dans celui d’une quelconque justification.

La fabrication d’une lame dans les règles de l’art, demande d'abord et avant tout du temps. Ensuite, bien des compétences sont nécessaires: de la patience, de l'exigence, de la minutie, de la perspective, de l'humilité et donc du courage, car les échecs parsèmeront le chemin du forgeron aussi longtemps qu'il acceptera sa propre remise en question. Comme à chaque fois qu’une femme ou qu’un homme est confronté à un acte créateur, la fabrication d’une lame exige le meilleur de l'être humain. C'est pour ces raisons que lors de la forge d'une lame, les moyens mis en œuvre dépassent largement les enjeux de l’objectif. Par ce simple fait, on quitte le monde de l’industrie, on s’affranchit du rentable et du court terme. C'est alors dans cet espace, dans ce vide entre l'effort de fabrication et le gain de l'utilisation que peut se développer le germe de la Conscience. Quand l'effort n'est plus justifié par un besoin ou une nécessité il devient l'outil de la voie, ce que les japonais nomme le DO et qui n'est rien d'autre qu'un cheminement de la Conscience.

Les objets matériels qui peuplent notre existence quotidienne, sont autant de points de réflexion pour la conscience que nous voulons bien investir dans notre vie. Lorsque notre conscience se réfléchit sur un objet il devient aussitôt un outil. Lorsque notre conscience délaisse un objet celui-ci devient bibelot, un truc pour remblai, un morceau de gravats.

L’accumulation de bibelots (quel que soit leur prix) et l’engorgement des sens par ceux-ci semble être la conséquence du mode vie que propose actuellement notre société. Le manque de sens de nos modes de vie délirants fait que nous devenons de plus en plus incapables d'investir une parcelle de conscience dans quoi que ce soit. Il faut dire que les biens de consommation sans âmes dont on se submerge ne nous facilitent pas la tâche. Il m’apparaît alors indispensable que face à un besoin il puisse exister une alternative à la production de masse et à toutes les conséquences qu’elle implique: Appauvrissement écologique, appauvrissement humain, appauvrissement de nos sens et donc de notre intelligence.

Une fois ces faits énoncés, le reste n’est alors plus qu’une affaire de choix et donc de liberté.

Forge traditionnelle Japonaise et forgeron occidental


Au japon la connaissance et le savoir faire sont considérés comme des trésors à préserver et à développer. Le métier de forgeron d'arme a été le premier à faire l'objet de mesures de sauvegardes. Aujourd'hui la forge traditionnelle japonaise produit les fruits de ces mesures et on trouve des artisans capables de produire des lames d'excellente qualité.

Un nihonto se définit avant toute chose par la matière dont il est fabriqué: le Tamahagane. Cet acier et si particulier que toute lame qui serait forgée dans un autre acier ne peut en aucun cas être décrite comme forgée selon la méthode japonaise. Les propriétés de cet acier viennent de son mode de fabrication en bas-fourneau et de sa méthode d'affinage par feuilletage. Ces détails techniques sont explicités dans la rubrique "Procédés"

En ce qui me concerne c'est par la pratique d'une ancienne école de sabre, que j'en suis venu à la pratique de la forge. Le katana et toutes les autres lames utilisées dans les bujutsu japonais ont donc hanté ma démarche dés le début. Plusieurs rencontres m'ont guidé tout au long du chemin. Certains sont devenus des amis, d'autres des enseignants, et tous m'ont aidé à avancer et m'ont permis d'arriver là où je me tiens aujourd'hui.

Tous les amoureux de la culture japonaise sont souvent bien en difficulté pour expliquer leur passion pour ce peuple et ses traditions. Quelque chose nous attire et nous fascine. Et pourtant…IL existe des différences si fondamentales entres nos deux cultures, que le passage de l'une vers l'autre ne peut se faire qu'au prix de grandes souffrances qui sont, d'ailleurs en fin de compte, souvent vaines. S'il doit y avoir rencontre cela ne peut se faire que dans le respect réciproque de nos identités profondes. Jamais un occidental ne pourra pénétrer profondément l'esprit shinto, et pourtant il n'en sera jamais aussi proche qu'en étudiant sa propre culture ancestrale. Je gage que nos anciens druides auraient eux bien des choses à partager avec les Kanushi. De même que je gage que nos anciens forgerons celtes puis mérovingiens et carolingiens ne seraient pas allés au Japon en tant qu'élèves.

C'est pour cette raison que je pense inutile et improductif de me soumettre aveuglement aux impératifs de la traditions japonaise, car ce serait non seulement m'amputer de mon propre héritage, mais en plus m'imposer le pire (le rite) sans bénéficier du meilleurs (l’esprit). Les choses seraient différentes si j'avais suivi un apprentissage traditionnel (une dizaine d'année) au japon, mais bien que la question se soit posée à un moment, je n'ai pas choisit cette voie pour les raisons expliquées plus haut. Il est à noté qu'aujourd'hui et à ma connaissance une seule personne en occident peux prétendre avoir reçu une formation complète à la forge d'arme japonaise, l'américain Keith Austin.

Mon parcours m'a cependant permis d'avoir accès à une certaine somme d'informations sur les méthodes traditionnelles japonaises d'affinage et de trempe. Mais puisque "informer" n'est pas "transmettre" l'expérimentation et les années m'ont été nécessaires pour combler les manques. La maîtrise de la fabrication de l'acier par la méthode du bas-fourneau m'a permis de comprendre plus facilement les techniques traditionnelles japonaises. Car en fin de compte c'est la matière qui impose la méthode bien plus que la culture d'origine de l'artisan. La matière impose la technique et même dans une certaine mesure l’état d’esprit. Il est donc clair que je ne suis pas un puriste, car c’est un luxe sans doute accessible aux îliens mais pas à un européens. Probablement que la notion de « pureté » sur une terre qui a connu tant de brassages ethniques et culturels est une illusion plus facile à percer. Mais que l’on ne s’y méprenne pas, car cela ne signifie pas que je choisisse des chemins faciles et que je privilégie  le résultat à l’intégrité de la démarche.

Pour résumer mon approche de la forge traditionnelle japonaise je dirais que je ne cherche pas à forger d’authentiques katana japonais, mais que je cherche à forger mes katana avec une authenticité et une intensité égales à celles des forgerons japonais.
Car ma démarche envers la forge japonaise traditionnelle ne se fait pas dans une attitude de dévotion, mais dans un esprit de respect et de compréhension. La Connaissance n'a d'autre patrie que l'Esprit. Couleurs et cultures ne décriront jamais que ses vêtements.


Je finirais avec cet avertissement que nous on légué les anciens :


« Quand l’esprit s’éloigne il reste le sens,
quand le sens s’oublie, il reste la technique,
quand la technique se perd, demeure le rituel,
quand le rituel s’installe alors le chaos arrive… »
Sentence chinoise

 


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